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Transports en commun : les défis de la transition numérique

Comment les transports en commun subissent-ils la mutation apportée par le numérique ? Ce secteur particulièrement vulnérable doit réussir la difficile tâche de s’ouvrir aux acteurs privés sans pour autant laisser les géants du numérique évincer les entreprises déjà en place.

 

Si l’ensemble de la société est susceptible de subir la transition numérique, certains secteurs y sont particulièrement vulnérables. Tel est le cas des transports en commun, filière ayant un recours intensif aux technologies de l’information et de la communication. Le développement de l’approche multimodale des transports en commun — soit la possibilité de combiner plusieurs modes de transport pour un seul trajet — implique un besoin d’information croissant pour l’utilisateur. Une augmentation poussée à la fois par une mobilité plus grande des citoyens dans l’espace, mais aussi par une offre de mobilité de plus en plus complexe et variée : bus, métros et trains multiplient les zones de correspondance avec les vélos et les trams.

 

L’Etat tout puissant… pour l’instant

Dans ce contexte de multiplication des offres, la gouvernance publique reste encore l’acteur principal de la filière, et ce pour deux raisons majeures. Une réglementation stricte d’abord, justifiée historiquement par des enjeux de sécurité et de santé. Des problématiques d’allocation de l’espace ensuite, sur lesquelles les collectivités territoriales restent décisionnaires.

 

Cependant, le marché s’ouvre. Et il est même en très large croissance : les nouveaux entrants se pressent pour déloger l’Etat de son rôle prédominant. La puissance publique ne se fait pas prier pour partager le marché. La possibilité de voir apparaître de nouveaux acteurs permet de distribuer les coûts. C’est là que le numérique joue un rôle clef, puisqu’il permet aux entreprises de confier aux voyageurs une partie de l’effort, notamment dans la collecte de l’information. Un principe rendu possible par les données de masse – le fameux big data – que les entreprises voient comme une opportunité. Les utilisateurs des systèmes de transport ne sont plus seulement utilisateurs des services, mais deviennent contributeurs, en fournissant aux acteurs des informations sur leur mobilité et leurs usages des différents modes.

 

La donnée, nerf de la transition numérique

Reste que ces big data doivent être accessibles aux entreprises. Dans le cas des transports en commun, les données appartiennent en général aux autorités publiques. Leur disponibilité pour les développeurs se fait donc en fonction de la législation en vigueur. En Europe, il n’y a pas encore de régulation homogène sur le sujet, même si la Directive sur les systèmes de transport intelligents de 2010 se rapproche de cet objectif. Pour autant, de nombreuses autorités de transport n’ont pas attendu d’être contraintes pour libérer en partie leurs données de transports en commun.

 

Transport for London le fait déjà depuis quelques temps, avec un modèle économique basé sur un système de seuil. L’utilisation est gratuite en deçà, ce qui permet des applications non lucratives ou des expérimentations. La compagnie des transports de la ville de Vienne a suivi ce mouvement, tout comme la métropole milanaise. Il faut également citer l’agglomération d’Helsinki qui s’est engagée depuis 2010 dans une ouverture des données de transport totalement gratuites ou encore la municipalité de San Francisco qui permet depuis quatre ans l’accès libre à de nombreuses données publiques de transport.

 

Les 5 étapes de la transition numérique selon TheFamily

Les acteurs privés sont cependant encore minoritaires dans la gestion des transports publics dans les grandes métropoles, en partie car les initiatives d’ouverture des données ne se sont pas généralisées. Pour autant, la théorisation de la transition numérique du secteur est déjà en cours. Le think tank TheFamily publiait en janvier 2016, une étude sur les transports en commun. Financée par les groupes Caisse des Dépôts et La Poste, elle vise à qualifier la façon dont l’économie numérique déforme la chaîne de valeur de la filière. TheFamily a ainsi défini cinq étapes clés de la mutation des transports en commun due au numérique.

 

Les deux premières phases consistent respectivement en l’arrivée d’un premier acteur, introduisant le numérique sur le marché, puis en l’éveil d’une multitude d’acteurs se rendant compte du potentiel de la filière. Cette seconde étape est clairement visible aujourd’hui au travers de l’explosion des applications et start-up se positionnant sur l’exploitation des données accessibles.

 

La troisième étape voit l’établissement des rapports de force. Les nouveaux entrants prennent des positions solides et se confrontent aux entreprises déjà en place. Cela se concrétise par l’officialisation de la concurrence entre les opérateurs traditionnels et les nouveaux entrants. Pour SNCF cela se joue typiquement sur plusieurs niveaux : le front transactionnel avec Google, le plan « design » avec Captain Train, ou encore le niveau « métier » avec Blablacar.

 

La quatrième étape voit les géants du numérique racheter des startups prometteuses et déployer leurs propres infrastructures. Enfin, la dernière étape décrite par The Family est la plus redoutable : l’intégration verticale des géants de l’économie numérique ou « remontée de la chaîne ». Concrètement, un des géants issus de l’économie numérique et ayant pris position en aval de la filière s’impatiente de la rigidité du marché et décide d’évincer les entreprises en place en s’intégrant verticalement. Hypothétiquement, cela se traduirait par une situation dans laquelle SNCF se retrouverait fournisseur de transport de Google, soumis à ses conditions.

 

Comment les entreprises traditionnelles peuvent-elles alors se positionner dans cette transition numérique ? Peuvent-elle éviter cette cinquième étape ? Dans une interview donnée au think tank TheFamily, le PDG de SNCF Guillaume Pepy entrevoit une solution. Selon lui, c’est la personnalisation du transport collectif qui est l’enjeu principal de l’avenir de la filière. L’avenir de acteurs traditionnels serait donc soumis à ce pari risqué : faire des transports en commun une offre personnalisée.

 

Fanny Devaux.

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