Les contestations citoyennes peuvent-elles trouver un nouvel écho grâce au numérique et au mouvement des civic-tech ?

La civic tech a le vent en poupe, mais qu’en est-il vraiment ?

Le secteur de la civic tech suscite ces derniers temps en France un espoir important : celui d’être une solution à la déconnexion croissante entre les citoyens et les élus. Il pourrait ainsi permettre de donner un nouveau souffle à la vie démocratique française. Pourtant, ce renouveau ne sera possible qu’avec l’inclusion de tous, en commençant par les politiques eux-mêmes, jusqu’aux populations les moins connectées.

 

60 % des français s’intéressent à la politique. Mieux : 67 % déclarent même s’intéresser « assez » voire « beaucoup » aux débats de fond sur les grands enjeux de leur avenir et de celui du pays. Seulement voilà… Entre l’intérêt de la population pour le sujet et la prise en compte de son avis dans les décisions politiques, il existe un monde ! Ce fossé est souvent dénoncé au travers de ce que les citoyens, les médias et la société civile appellent « la crise de la démocratie », la « crise de la représentativité » ou encore la « crise de confiance envers les élus ».

 

Et pour cause, le dialogue entre les citoyens et leurs représentants s’est complexifié à mesure que l’écart entre les pratiques numériques des français et celles des institutions publiques s’est creusé. Un outillage numérique efficace serait-il ainsi le chaînon manquant du système démocratique, remède à la déconnexion apparente entre le peuple et ses représentants ? Ces dernières semaines, la civic tech fait en tout cas beaucoup parler d’elle un peu partout dans le monde. Et la France, plongée dans une actualité politique d’autant plus chargée que les échéances électorales se rapprochent, n’y échappe pas.

 

Notion aux contours encore flous, la civic tech peut être définie comme un ensemble de  technologies aidant les citoyens à « rendre le gouvernement plus accessible, efficient et efficace » (Techcrunch). Dans son rapport de 2013, la Knight Foundation envisage ce secteur émergent à la « croisée de la technologie, de l’innovation, d’un gouvernement ouvert et de l’engagement du citoyen ». L’engouement autour de ce mouvement, tant en terme de nombre d’initiatives que de visibilité, montre l’intérêt des Français pour faire du numérique un levier et stimuler l’engagement citoyen dans la vie de la cité.

 

Le numérique offre de nouvelles opportunités de mise en réseau des individus, d’accès à l’information, d’auto-organisation horizontale… Il permet également de rapprocher gouvernements et représentants, ce que les porteurs de projets dans le secteur de la civic tech l’ont bien compris.

 

Pourtant, le domaine de la civic tech est aujourd’hui très hétérogène et recouvre des initiatives de différentes natures en terme de statuts — associations, start-ups, organisations non gouvernementales, collectifs — ou de projets politiques. Elles ont néanmoins comme point commun l’ambition de renouveler l’expérience démocratique par l’utilisation des technologies numériques, souvent sous l’aspect de plateformes ou d’applications.

 

La civic tech : des initiatives aux buts multiples

Les modèles civic tech se structurent d’ores et déjà en plusieurs segments, selon le problème qu’elles cherchent à résoudre. D’un côté, des initiatives se concentrent sur l’accès de l’information relative à la vie politique et la vulgarisent. C’est le cas de plateformes comme Vérité Politique (agrégateur de contradictions des politiques), Voxe.org (comparateur de programmes politiques des candidats), La Fabrique de la Loi (analyse l’avancée des textes de lois) ou encore nosdeputes et nossenateurs qui détaillent les activités des députés et des sénateurs, et s’adressent au manque de transparence et de lisibilité du système politique. La chaîne YouTube Accropolis (décryptage de l’actualité politique), le journal Le drenche (explication simple et concise de l’actualité politique) offrent quant à eux de nouvelles ressources pour s’informer et se forger une opinion sur les sujets d’actualités.

 

D’un autre côté, des outils pour favoriser l’engagement citoyen dans la vie publique voient également le jour, notamment en tentant de créer des ponts entre les individus et leurs institutions au niveau local ou leurs élus. Fluicity ou Loomio, qui permettent de faire remonter les problèmes ou de créer des communautés au niveau local, en sont de bons exemples. Les plateformes de pétitions, dont Change.org est l’emblème, se multiplient également.

 

Enfin, certains projets plus radicaux souhaitent renverser le fonctionnement de la démocratie représentative actuelle en permettant à chacun de se présenter à des élections, comme le collectif Mavoix ambitionne de le faire pour les élections législatives de 2017 et Laprimaire.org pour l’élection présidentielle.

 

Tous ces exemples démontrent le potentiel du numérique comme outil de modernisation du système démocratique et des relations entre les citoyens et leurs gouvernements, ainsi que la volonté d’un nombre croissant d’individus de s’y investir.

 

De la nécessité d’inclure les politiques dans les démarches

Reste que ces tentatives d’évolution émergent majoritairement des citoyens eux-mêmes, ce qui a également des inconvénients. Bien que de plus en plus médiatisés, les politiques se sont jusqu’à présent peu emparés de ces outils et les voient souvent plus comme une menace que comme une opportunité de construire des relations renouvelées avec ceux qu’ils représentent. Or, si ces initiatives échouent à embarquer les politiques et l’administration dans leurs démarches, leur efficacité risque d’être remise en cause. À quoi bon poser des questions à son député si celui-ci n’y répond pas ? À quoi bon faire des propositions d’améliorations dans sa commune si celles-ci ne sont pas discutées ?

 

Il y a quelques mois, le gouvernement s’est engagé dans cette démarche en organisant une consultation publique en amont du dépôt du projet de loi pour une République Numérique à l’Assemblée nationale. Les Mardigital et les Jeudigital, initiés par la secrétaire d’État au numérique Axelle Lemaire, visent également à créer des ponts entre le monde politique et les start-ups françaises. Ils invitent ces dernières à présenter leurs activités dans les ministères ou à l’Assemblée. Il est indispensable que ces actions se multiplient afin d’associer le monde politique à la transformation dans une démarche de co-construction et non pas d’opposition.

 

Le numérique doit permettre d’accroître l’intérêt et l’engagement citoyen du plus grand nombre, et pas seulement celui des personnes déjà convaincues et militantes. Sur ce plan, le chantier est encore vierge. Il s’agira de trouver des relais auprès des populations non technophiles ou ne souhaitant pas investir du temps pour comprendre ou s’impliquer en politique.

 

Pour que ces changements s’inscrivent dans une tendance de fond, il faut donc que citoyens, politiques, administration et entreprises, s’emparent de ces problématiques et collaborent pour relayer et approfondir les premières tentatives. Le sommet mondial du Partenariat pour un Gouvernement Ouvert dont la France a pris la présidence et qui aura lieu en décembre prochain à Paris, sera une occasion de mettre ce volontarisme en action. Le sommet sera d’ailleurs co-construit, et il est d’ores et déjà possible de faire des propositions (évènements, ateliers, rencontres, échanges, projets…) sur la plateforme ogpsummit.org.

 

Espérons que sous le feu des projecteurs, la France saura relever le défi que lance le numérique aux politiques, et montrer l’exemple d’une démocratie en mouvement, moderne et inclusive.

 

[1] « Les Français et la politique », étude Vivavoice pour La Croix, mai 2016

 

Olympe Tarteret.

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