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Capturer, stocker et partager un événement à l’ère numérique

Le numérique a profondément bouleversé notre façon de capturer, stocker et partager un événement. D’une poignée de photojournalistes ayant ce monopole au milieu du siècle dernier, nous sommes passés à une société dans laquelle absolument tout le monde peut relayer un événement tant qu’il possède un smartphone. Mais la technologie n’est pas la seule à avoir évolué. Les modèles économiques se sont aussi adaptés : ils trouvent à présent la valeur dans les données.

 

Le potentiel de partage amené par le smartphone, ainsi qu’un accès à internet de moins en moins cher, font rentrer les citoyens dans une nouvelle dimension. Ceux-ci peuvent maintenant diffuser au monde entier une photo ou une vidéo en l’espace de quelques secondes. Le citoyen n’est donc plus seulement spectateur ; il devient également émetteur d’informations. Une nouvelle manière de partager qui prend toute son envergure lors d’événements, tels que ceux du printemps arabe de 2010. Facebook et Twitter se sont alors avérés cruciaux pour les protestataires, qui ont eu non seulement accès à une source d’information, mais surtout de relais de celle-ci, à l’abri de toute censure gouvernementale. Élément clé de la capture d’événement, la photo a suivi un parcours semblable à la plupart des technologies, ce qui explique la démocratisation de son usage. L’appareil photographique lourd et cher qui ne bénéficiait qu’à une classe très aisée s’est peu à peu miniaturisé. Cette transformation, associée à l’industrie de masse et à l’accélération de l’innovation, a entraîné une chute des prix et permis aux classes moyennes d’utiliser cette technologie. Symbole de ce changement : les premiers modèles jetables ; tout le monde avait dès lors accès à un appareil photographique.

 

Mais le plus intéressant arrive avec la numérisation de la photographie. Après avoir suivi le parcours classique des technologies (encombrant et cher, puis peu encombrant et cher, puis encombrant et peu cher, puis peu encombrant et peu cher, et enfin accessible à tous), la photo est devenue une simple “fonction” d’un autre appareil, comme l’horloge est devenue une fonction de quasiment tout appareil électronique — même un micro-onde donne l’heure ! L’appareil photo est aujourd’hui intégré au smartphone, et nul doute qu’il arrivera très bientôt dans la poche de tous, y compris des citoyens des pays émergents. L’appareil photo le plus populaire sur Flickr est d’ailleurs… L’iPhone 6. En l’espace de huit ans, le smartphone a écrasé toute concurrence dans le domaine des outils de capture d’image. La photo arrive sous stéroïde dans les mains des citoyens, et elle se diffuse et se stocke plus facilement grâce à internet et au cloud.

 

Nous nous retrouvons dans une situation complètement différente de l’époque de l’appareil photo d’avant 2007 (date sortie de l’iPhone et d’émergence des smartphones). Alors qu’il fallait développer sa pellicule et stocker physiquement les photographies, ou bien plus tard les garder dans de fragiles disques durs ou cartes mémoires, les choses sont désormais différentes. Les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) sont arrivés et ont complètement bouleversé la façon dont nous stockons les informations, et en particulier les photos. Ce qui a longtemps freiné les utilisateurs de capturer massivement des photos était le dilemme entre archivage peu cher et fragile ou très cher et peu fragile. Avec le cloud et la centralisation du stockage dans des datacenters, le coût de celui-ci a drastiquement chuté et les modèles économiques ont peu à peu évolués. D’un business model en “Pay as you go” — où les personnes payent proportionnellement à ce qu’ils utilisent en volume de stockage — nous sommes passé au “Freemium” offrant gratuitement de faibles capacités, ces dernières pouvant être augmentées contre paiement de l’utilisateur. À présent, l’heure est au “Race to zero”. Le stockage devient gratuit et illimité, le business model se construisant à côté.

 

Un business model du stockage basé sur les données

Pour Google par exemple, qui a récemment annoncé la gratuité de son service de stockage de photos, la valeur ajoutée se fait dans l’exploitation des données personnelles des utilisateurs et dans la création d’un écosystème (Google Search, Gmail, Google Drive, Google photos, etc.) qui leur confère de la valeur. Twitter et Facebook ont quant à eux inclus dans leurs plateformes un service gratuit de photos qui s’intègre dans leurs environnements. Tout cela ne peut fonctionner évidemment que dans un cadre de confiance. En l’état, un contrat social tacite est fait entre les utilisateurs et les services externalisés: il sous-entend que les acteurs du cloud ne feront pas de choses qualifiées de “mauvaises” avec leurs données. Si ce contrat est rompu, la confiance s’écroule.

 

Dans la société occidentale, les réseaux sociaux sont devenus des acteurs majeurs dans le partage et la diffusion d’un événement. Et cela peut mener à des effets pervers du partage. Sur Facebook par exemple, celui qui ne partage pas disparaît de la timeline de ses amis et tombe dans l’oubli. Pour exister sur un tel réseau social, il faut donc diffuser. Cela implique différents types de partage, certains étant moins égocentriques que d’autres. L’arrivée récente du selfie met plus en avant la personne que le contenu et entraîne une vision de société du “Je partage donc je suis”. A contrario, l’idée d’un “partage par le peuple, pour le peuple” prend une ampleur particulièrement importante dans les pays où la liberté d’expression est limitée, mettant en évidence une corrélation déjà observée entre nouveaux moyens d’informations et changement de gouvernance. Le stockage des photos a redéfini la mémoire du peuple, qui n’est plus obligé de tout retenir et se voit offrir un espace où il peut stocker son histoire comme bon lui semble. Il peut revoir son passé quand il veut, créer des albums photos virtuels et collaboratifs pour reconstruire un événement, ou laisser un algorithme le faire à sa place !

 

David Dadon

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